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Désir mimétique, selon René Girard,
dans Shakespeare, les feux de l’envie, (Ed. Grasset, 1990)
1°) Définition ordinaire de l’amour comme désir des qualités d’un objet.
A- Ce que nous pensons habituellement de l’amour.
L’amour semble une passion très simple dirigée par les qualités de l’objet aimé. Cet homme
possède telle qualité, je l’aime. Cette femme possède telle qualité, je l’aime. Je désire cet
homme, cette femme, cette nouvelle voiture... selon des qualités objectives possédées par
l’objet : nous pensons faire l’expérience au quotidien de désirs libres, orientés vers des
objets qui possèdent en eux-mêmes la valeur qui justifie ces désirs.
B- Pourtant, la réalité de l’amour est plus complexe…
Mais cette vision simple du désir ne permet pas de rendre compte de phénomènes comme
l'envie ou la jalousie : par exemple, des enfants se disputent pour le même jouet alors que
la pièce est remplie de jouets en suffisance…
Si le désir n’était dirigé que par les qualités de l’objet, l’enfant se tournerait vers le meilleur
objet, or souvent, il délaisse un superbe jouet pour le jouet à moitié cassé de son voisin…
Les choses de l’amour sont moins simples qu’il n’y paraît. Il ne suffit pas seulement d’un
sujet désirant et d’un objet d’amour... Imitation et rivalité sont deux forces sous-
jacentes qui organisent nos désirs.
2°) René Girard change notre regard sur le désir en faisant intervenir un
modèle.
L’anthropologue René Girard et Shakespeare
Dans Shakespeare, les feux de l’envie, (Ed. Grasset, 1990), René Girard, philosophe et
anthropologue, a proposé une analyse des apparents embrouillaminis, des changements de
partenaires du Songe. Il fait intervenir la notion de désir mimétique.
Que dit René Girard ?
Selon René Girard, le désir humain est complexe : nous envions l'ÊTRE qui possède
tel objet (les qualités de l’objet ont peu d’importance et ne sont listées que pour se
rassurer sur le fait qu’il est bel et bien désirable).
Un exemple quotidien…
Ainsi, par exemple, la publicité nous donne à désirer, non pas tant un produit dans ce qu'il
a d'objectif, mais des gens qui semblent comblés par sa possession.
L’hypothèse du désir mimétique de René Girard repose donc sur l'existence d'un
troisième élément, médiateur du désir, qui est l'Autre. C'est parce que l'être que
j'ai pris comme modèle désire ou possède un objet (au sens le plus large de tout ce
qui peut être désiré : job, voiture, partenaire amoureux, lieu de vacances,...) que je me
mets à désirer celui-ci. Ce qui fait la valeur de l’objet c’est justement qu’il est
désiré par un autre.
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Le schéma du désir devient triangulaire :
3°) Explication plus détaillée.
A- Que désirons-nous quand nous désirons ? Quel est l’objet du désir ?
En entrant dans la culture et la vie sociale, le sujet humanisé a quitté le champ de la nature
et des seuls besoins physiques… Le sujet humain désire, mais il ne sait pas très bien quoi.
Quel est l’objet de notre désir ? Il croise un être pourvu de quelque chose qui lui fait défaut
et qui semble donner à celui-ci une plénitude que lui ne possède pas et qui va le fasciner et
l’engager à imiter. Il fixe alors son attention admirative sur ce modèle auquel il reconnaît
inconsciemment un prestige dont il est privé.
Le désir cherche à ÊTRE ce que l’autre est.
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Ce qui est en jeu ce n’est pas simplement avoir ce que l’autre a, c’est DEVENIR ce que
l’autre EST. Désirer être l’autre est une façon d’échapper au vide, à l’insuffisance, au
manque, à l’insatisfaction qui sont la marque de la condition humaine.
Accepter l’existence d’un désir mimétique (=d’imitation), admettre le rôle essentiel d’une
personne érigée en modèle envié est difficile. Car, découvrir que notre désir est mimétique
rappelle douloureusement au sujet sa propre insuffisance d'être. C’est pourquoi la
fixation semble toujours rester concentrée sur l’objet.
Ce qui pose problème quand, par le jeu des imitations et des rivalités, le désir change
d’objet : il semble alors purement capricieux et incompréhensible. De son côté, le
modèle (l’Autre envié) se réjouit de sentir d’autres désirs s’aligner sur le sien.
Son objet d’amour est valorisé par les rivalités qui naissent.
B- Cette imitation porte en elle une violence. Plus l’imitation fonctionne bien,
plus elle est dangereuse… car les désirs manifestent leur rivalité violente.
À la longue, le pire peut arriver. Plus l’imitation se poursuit dans le temps, plus elle se
perfectionne, plus l’imitateur et le modèle se ressemblent. Le sujet a si bien imité le modèle
que ce qui le sépare de lui devient imperceptible : les différences étant proprement
absorbées à force d’imitation. Les différences entre le modèle et le sujet tendent à
s’abolir par le jeu de l’imitation. Dans ce cas où les personnes en viennent à se rapprocher,
à se ressembler, seule subsiste, à la place du jeu des désirs qui tournent en rond, la rivalité
à nu du modèle et du sujet. Cette indifférenciation (= le sujet ressemble de plus en plus
au modèle sans s’en différencier) étant le pire des dangers : Si rien de ce qui me
distinguait de mon voisin n'existe plus, qui suis-je en réalité ?
Le modèle dispose d'un moyen radical pour maintenir la distance avec le sujet : celui
d'interdire au sujet désirant la possession de l'objet. Au message « fais comme moi » qui
irradiait du modèle s'en ajoute un totalement opposé : « ne fais pas comme moi ». D'un
seul coup, le modèle se transforme en obstacle et réunit en lui-même deux termes
contradictoires : il est à la fois celui qui est adoré (puisqu'il montre au sujet ce qui est
désirable) et celui qui est haï (puisque, rival, il lui en interdit la possession).
« Le sujet est persuadé que son modèle s’estime trop supérieur à lui pour l’accepter
comme disciple. Le sujet éprouve donc pour ce modèle un sentiment déchirant formé par
l’union de ces deux contraires que sont la vénération la plus soumise et la rancune la plus
intense. C'est là le sentiment que nous appelons haine.
Seul l’être qui nous empêche de satisfaire un désir qu’il nous a lui-même suggéré est
vraiment objet de haine. Celui qui hait se hait d’abord lui-même en raison de l’admiration
secrète que recèle sa haine. Afin de cacher aux autres, et de se cacher à lui-même, cette
admiration éperdue, il ne veut plus voir qu’un obstacle dans son médiateur. Le rôle
secondaire de ce médiateur passe donc au premier plan et dissimule le rôle primordial de
modèle religieusement imité.
Dans la querelle qui l’oppose à son rival, le sujet intervertit l’ordre logique et
chronologique des désirs afin de dissimuler son imitation. Il affirme que son propre désir
est antérieur à celui de son rival; ce n’est donc jamais lui, à l’entendre, qui est responsable
de la rivalité : c’est le médiateur. Tout ce qui vient de ce médiateur est systématiquement
déprécié bien que toujours secrètement désiré. Le médiateur est maintenant un ennemi
subtil et diabolique ; il cherche à dépouiller le sujet de ses plus chères possessions ; il
contrecarre obstinément ses plus légitimes ambitions. »
René Girard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque, (p.24)
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C- Pour distinguer les désirs, il faut établir des différences qui distinguent.
Haine et amour sont alors fortement liés.
Tous les aspects des cultures humaines sont fondés sur la création permanente de
différences qui permettent de se situer, de distinguer, de séparer. Pour
maintenir la distance nécessaire avec le sujet, le modèle doit donc lui envoyer deux
messages contradictoires : fais comme moi ET ne fais pas comme moi. Il est à la
fois celui qui est adoré (puisqu'il montre au sujet ce qui est désirable) et celui qui est
haï (puisque, rival, il lui en interdit la possession).
Les deux bouts de la même boucle se touchent : désir et haine. Car comme le dit René
Girard : Le sujet éprouve donc pour son modèle un sentiment déchirant formé
par l'union de deux contraires qui sont la vénération la plus soumise et la
rancune la plus intense. C'est là le sentiment que nous appelons haine.
4°) Application de cette théorie de René Girard à la pièce de Shakespeare.
Héléna prend Hermia comme modèle d’existence et désire être Hermia.
« Si le monde était à moi, Démétrius excepté,
Le reste je vous le donnerais, pour être en vous transfigurée »
(acte I, scène I, p.63)
Héléna envie les yeux d’Hermia qui savent susciter l’amour :
« Heureuse est Hermia, où qu’elle se trouve,
Car elle a des yeux divins et séduisants.
Comment ses yeux sont-ils devenus si brillants ? »
(p.117, au dessus du milieu)
« Pareilles à deux cerises jumelles, qui semblent séparées,
Mais qui sont unies dans leur séparation, »
(acte III, scène, p.169)
« Je vous ai toujours aimé, Hermia »
(acte III, scène II, p.179)
Héléna se dévalue par rapport à Hermia, modèle idéal :
Héléna refuse l’adjectif « belle » :
« Vous m’appelez belle ? Retirez ce mot belle !
Démétrius aime votre beauté : Ô heureuse belle ! »
(acte I, scène I, p.63)
Héléna se compare à un « ours » :
« Heureuse est Hermia, où qu’elle se trouve (…)
Non, non : je suis laide comme un ours »
(acte II, scène II, p.117)
Pourtant, cette dévalorisation n’est pas objective, Héléna est belle :
Héléna sait qu’elle est belle. Mais, elle demeure dans la comparaison avec son modèle
(« aussi belle qu’elle »).
« On pense dans Athènes que je suis aussi belle qu’elle. »
(acte I, scène I, p.67)
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Héléna s’unit à Hermia par l’intermédiaire de l’amour de Démétrius pour
Hermia :
Héléna semble n’aimer Démétrius que dans la mesure où celui-ci aime Hermia. Héléna ne
vante pas les charmes de Démétrius, mais le relie (comme un prétexte) à son modèle.
L’« étoile polaire » sert de guide au navigateur et au marcheur, c’est un pôle de référence
dans le déplacement.
« Héléna :
Démétrius aime votre beauté : Ô heureuse belle !
Vos yeux sont des étoiles polaires, et la douce musique de votre langue
Est plus harmonieux que l’alouette à l’oreille du berger (…) »
(Acte I, scène 1, p.63).
D’ailleurs cette scène se poursuit par le désir d’assimilation d’Héléna à Hermia :
« Si le monde était à moi, Démétrius excepté,
Le reste je vous le donnerais, pour être en vous transfigurée
Oh ! Apprenez-moi comment vous regardez, et avec quel art
Vous gouvernez les battements du coeur de Démétrius.»
(acte I, scène I, p.63)
Hermia n’aura de cesse de proclamer qu’elle est indifférence à Démétrius (p.65)
Héléna est unie à Démétrius dans la divagation. Héléna divague en direction de Démétrius
qui divague en direction d’Hermia :
Démétrius « divague, idolâtrant les yeux d’Hermia
Moi aussi je divague, admirant ses qualités à lui.»
(acte I, scène I, p.69)
L’amour est une construction du désir :
« L’amour ne voit pas avec les yeux, mais avec la pensée »
(acte I, scène I, p.69)
Héléna reproche à Hermia d’avoir séduit Démétrius :
Pourquoi Démétrius est-il ainsi relié à Hermia ? Héléna nous apprend ce line antérieur
entre Démétrius et Hermia qui fonde son propre désir :
« Avant que Démétrius ait vu les yeux d’Hermia,
Comme grêle il jurait qu’il était tout à moi. »
(acte I, scène I, p.69).
L’amour d’Héléna pour Hermia produit une rivalité :
Le procédé littéraire du stichomythie (échange de répliques d’un seul vers repris en écho
avec une légère modification) montre que les deux femmes sont en rivalité :
« Hermia :
Plus je le hais, plus il me poursuit.
Hermia :
Plus je l’aime, plus il me hait. »
(acte I, scène I, p.65)
Héléna et Hermia entrent en conflit ouvert :
Hermia et Héléna s’accusent mutuellement d’être des agents de renversements de la
relation amoureuse (« escamoteuse », « comédienne », « marionnette »). La permutation
soudaine liée l’erreur de Puck manifeste clairement la logique du désir mimétique. Le
modèle change (Héléna devient le modèle), mais la structure du désir mimétique demeure.
« Hermia :
Hélas, Ô escamoteuse, gangrène du bonheur,
Voleuse d’amour : quoi, êtes-vous venue de nuit,
Me dérober le coeur de mon amour ?
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Héléna :
Ah, ah, quelle comédienne, quelle marionnette !»
(acte III, scène II, p.177)
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Le désir mimétique ne relie pas uniquement Héléna à Hermia. Les garçons
sont également pris dans ce jeu : Démétrius prend Lysandre comme modèle.
Selon René Girard, la féérie et le merveilleux du Songe révèlent clairement le
fonctionnement mimétique du désir (p.45). Le merveilleux du filtre d’amour sert à montrer
la rivalité mimétique de Démétrius et de Lysandre amoureux de la même fille (p.47) :
« Si les deux garçons ne sont jamais amoureux très longtemps, c’est toujours de la même
fille qu’ils s’éprennent l’un et l’autre, et toujours à peu près en même temps. »
(Les feux de l’envie, p.47)
« Lysandre et Démétrius ont l’un et l’autre la ferme conviction que leur nouveau coup de
foudre est l’acte le plus spontané et le plus rationnel auquel ils se soient jamais livrés. Cette
« rationalité » est moins convaincante encore que le suc d’amour de Puck. Dans les efforts
désespérés qu’il déploie pour rattraper Lysandre, Démétrius paraît encore plus ampoulé et
stéréotypé que son rival, mais la différence est négligeable. »
(p.47)
René Girard met en parallèle le discours de Lysandre (II, 2, p.119) et celui de Démétrius
(III, 2, p.161, en bas).
« Malgré ses personnages féériques, la pièce est d’un réalisme extrême. Tout, dans le
texte, se tient et est fonction d’une logique mimétique qu’on peut aisément déduire d’un
nombre d’incidents. Commençons par Démétirus, dont le cas est des plus patents : il imite
Lysandre parce que celui-ci lui a enlevés Hermia, et, comme tous les rivaux battus, il est —
chose affreuse— médiatisé par son vainqueur.
Son désir pour Hermia reste furieux aussi longtemps que Lysandre lui sert
de modèle. Dès que Lysandre se tourne vers Héléna, Démétrius lui emboîte le
pas. Ce parfait perroquet est une version caricaturale de Protée. L’imitation est, chez lui,
quelque chose de tellement irrésistible que, s’il y avait une troisième jeune fille dans le
système, il tomberait certainement amoureux d’elle —mais pas avant que Lysandre l’ait
précédé dans cette voie. »
(Les feux de l’envie, p.47, en bas - p.48 en haut)
Démétrius aimait Héléna qui l’aimait, mais ce paradis ne dure pas (I, 1, p.69, en bas).
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Lysandre tombe amoureux d’Héléna (page 117) :
Lorsque le suc magique a agi, Lysandre comble de compliments Héléna. Lysandre met en
oeuvre une poésie maniériste qui échange les qualités de la nature (pureté du cristal) et de
l’artifice
(poésie raffinée)
: le corps d’Héléna devient un cristal si pur et
transparent qu’il permet aux yeux de percer le secret du coeur. Grâce à son tout
nouvel amour, Lysandre croit détenir une puissance magique qui permet de lire dans les
âmes et déceler leur pureté. Dans ce passage, Shakespeare s’amuse de la poésie amoureuse
qui dote les amants de pouvoirs extraordinaires.
« Lysandre :
Transparente Héléna, la nature a un pouvoir magique,
Qui à travers ton sein me fait voir ton coeur. »
(Acte II, scène 2, p.117)
Le désir bruyant de Lysandre réveille Démétrius qui se met à la suite de son
ami en aimant Héléna (page 163). Les protestations de Lysandre (p.161, milieu)
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réveillent alors Démétrius qui tombe sous le charme d’Héléna (p.161, en bas). Démétrius
advient au désir à partir de la clameur du désir de Lysandre.
« Démétrius (s’éveillant) :
Ô Hélène, déesse, nymphe, parfaite, divine,
A quoi mon amour, vais-je compare tes yeux ?
Le cristal même est boueux. Oh ! Comme elles paraissent mûres
Tes lèvres, ces cerises mûres pour le baiser, comme elles sont tentantes ! »
(acte III, scène 2, p.161).
Démétrius, dans son éloge d’Hélène, prend l’image des cerises jumelles qu’Héléna
reprendra plus loin pour l’appliquer à son union de coeur avec son modèle Hermia :
« Pareilles à deux cerises jumelles, qui semblent séparées,
Mais qui sont unies dans leur séparation, »
(acte III, scène, p.169)
Héléna (qui n’est pas sous l’influence du suc magique) ne comprend pas cette permutation
des désirs qui fait d’elle en un instant un modèle désiré de tous. Elle devient une
« Hermia » sans le vouloir. Elle imagine que les deux hommes se sont ligués contre
elle pour se moquer et rire d’elle :
« Vous êtes tous deux rivaux, car vous aimez Hermia ;
Et vous voici êtes rivaux pour railler Héléna »
(p.163, milieu).
La violente querelle entre Héléna et Hermia met en lumière la structure
mimétique du désir.
Par son erreur, Puck montre que la structure du désir est mimétique. Le suc magique
montre que l’amour ne repose pas sur une objectivité des qualités. Une facétieuse
permutation des individus (Héléna remplace Hermia aux yeux de Lysandre) montre que
les individus (Héléna, Hermia, Lysandre, Démérius) sont pris dans une structure qui les
dépasse (la structure mimétique). La dimension fantastique a pour fonction de lever le
voile sur les profondeurs du désir : le désir est une structure mimétique ; un sujet admire
et imite un modèle qui lui désigne un objet à désirer.
Le vocabulaire d’Hermia et d’Héléna montre que les individus peuvent s’intervertir sans
modifier la structure. Hermia dit : « ô escamoteuse », Héléna répond : « marionnette ».