M. M.Noann
Classe prépa scientifique.
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DOSSIER : PAROLE et AMOUR.
Pour commencer à réfléchir sur la citation de Balzac…
« Parler d’amour, c’est faire l’amour. »
BALZAC, Physiologie du mariage, (1829), méditation XIX « De l’amant », maxime LXV.
Note de vocabulaire :
« Faire l’amour » :
-1- accomplir l’acte sexuel, action de mettre en oeuvre les oranges génitaux, copuler (du
latin copula = union).
-2- sens plus vieilli : courtiser, utiliser le langage et des manières pour séduire, charmer et
attirer la personne aimée. Ce sens de l’expression met en valeur la relation amoureuse
avant même d’évoquer l’action sexuelle. Cette deuxième acception de l’expression insiste
sur l’importance du langage dans l’amour, sur la construction d’une relation entre des
personnes amoureuses. Il ne s’agit plus d’un « faire » réduit à un mouvement physique.
Explication de la citation de Balzac :
Cette phrase courte de Balzac « Parler d’amour, c’est faire l’amour » met sur le même plan
deux verbes « parler » et « faire ». Cette maxime (LXV) cherche par une définition
(« c’est
») à pour produire un enseignement comme l’annonce le titre de l’ouvrage
(Physiologie du mariage) ou le chapitre intitulé (méditation XIX « De l’amant »).
Balzac met sur le même plan « parler » et « faire » pour faire une équivalence. Pourtant,
nous savons que souvent « parler » ne revient pas à « faire ». On peut parler pour ne rien
dire, parler en l’air, baratiner, bavarder. Les mots peuvent se réduire à un bla-bla
insignifiant, à un bavardage qui n’est pas une action.
La maxime de Balzac n’emploie pas le verbe dire qui énonce une idée générale, il n’utilise
pas le verbe communiquer qui transmet une information, mais la maxime utilise le verbe
« parler » qui indique l’implication du « je » (parler ne se fait que personnellement, il faut
articuler une parole en son nom propre) face à un « tu ». Car, « parler » suppose
l’engagement du « je » dans sa parole. La parole n’est pas transmissible. « Tu » ne peut pas
parler à la place du « je ». La citation dirige donc vers une réflexion sur la langage,
l’engagement personnel du « je » dans l’amour. L’engagement du « je » dans la parole
appelle l’engagement d’un « tu » pour une réponse.
Balzac utilise l’expression
« faire l’amour » et non procréer, se reproduire, copuler,
forniquer, baiser qui indiquerait la simple mise en oeuvre des organes génitaux sans lien
avec l’amour. Dans cette expression « faire l’amour », la relation sexuelle est donc un
« faire » qui met en oeuvre « l’amour ». Cette expression met en valeur un « faire » qui fait
signe vers l’« amour », ce que n’indique pas les verbes comme forniquer (avoir des
relations sexuelles en dehors du mariage), baiser
(dont le sens est vulgaire). Mais,
comment un « faire » peut-il manifester un « amour » ? Comment, à quelles conditions ?
C’est sur ce point que le langage se révèle nécessaire. Pour que l’amour soit manifesté, ne
faut-il pas une parole qui permette au « faire » de mettre à l’oeuvre « l’amour » ? Cette
maxime rapproche la parole (« parler ») de l’action (« faire ») : parler, est-ce faire ? Suffit-
il de dire pour faire ? Le « faire » contient-il une parole qui le fonde, le rende possible ?
1°) Quand dire, c'est faire : la fonction performative du langage.
Dans l’ouvrage Quand dire, c'est faire, publié en 1970, John Austin montre que la langage
peut réaliser des actes de paroles. On nomme performative une parole qui fait quelque
chose uniquement par le mot prononcé. Dire « Viens ! » accomplit, à travers cette
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énonciation, un certain type d'acte en direction de l'interlocuteur (en lui donnant un
ordre). Un énoncé performatif, par le seul fait de son énonciation, permet d'accomplir
l'action concernée : il suffit à un président de séance de dire « Je déclare la séance
ouverte » pour ouvrir effectivement la séance. L'énoncé performatif s'oppose donc à
l'énoncé de constatation qui décrit simplement une action dont l'exécution est, par ailleurs,
indépendante de l'énonciation : dire « J'ouvre la fenêtre » ne réalise pas, ipso facto,
l'ouverture de la fenêtre, mais décrit une action. L'énoncé performatif est donc à la fois
manifestation linguistique et acte de réalité. Par exemple, celui qui fait un serment en
prononçant les mots « je te promets » accomplit un acte.
Selon Balzac, « Parler d’amour » serait performatif, il suffirait du langage pour réaliser
l’amour, le rendre réel, le partager et le consommer avec autrui. Ainsi, l’amour n’existerait
pas sans le langage. Pour la vision romantique, les paroles d’amour équivalent à la
consommation charnelle de l’amour. Le romantique se satisfait d’une jouissance verbale.
Mais, « parler » et « faire » renvoient-ils à la même réalité ? Balzac rapproche la dimension
intellectuelle et sentimentale de l’amour (« parler ») du domaine charnel et physique
(« faire »). La seule évocation de l’amour serait déjà un partage.
Que signifie l’expression « Je t’aime » ? Est-ce une parole ? Est-ce une action
faite avec des mots (un acte de parole) ?
Dans ce texte l’auteur explique que le « je t’aime » que nous prononçons lorsque nous
sommes amoureux est un énoncé performatif. Selon Barthes, le je-t-aime est un cri
d'amour qu'il faut l'entendre en un seul mot (agglutinant le je et le tu pour constituer un
seul bloc). Ainsi compris, comme l'énoncé performatif, il ne peut pas être ni vrai ni faux, il
est moins une parole échangée qu'une action réalisée.
« Je-t-aime est sans nuances. Il supprime les explications, les aménagements, les degrés,
les scrupules. D'une certaine manière — paradoxe exorbitant du langage —, dire je-t-aime,
c'est faire comme s'il n'y avait aucun théâtre de la parole, et ce mot est toujours vrai (il n'a
d'autre référent que sa profération : c'est un performatif) »
Roland BARTHES, Fragments d'un discours amoureux, (entrée "je-t-aime"), (1977),
Seuil, (p. 176).
La chanson « Parlez-moi d’amour » de Jean Lenoir fut composée en 1924, chantée par Lucienne Boyer (1930).
https://www.youtube.com/watch?v=rIAQWr34De0
Refrain :
Qui le murmure en frémissant
Parlez-moi d'amour
Me berce de sa belle histoire
Redites-moi des choses tendres
Et malgré moi je veux y croire
Votre beau discours
Mon cœur n'est pas las de l'entendre
(Refrain)
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Il est si doux
Je vous aime
Mon cher trésor, d'être un peu fou
La vie est parfois trop amère
Vous savez bien
Si l'on ne croit pas aux chimères
Que dans le fond je n'en crois rien
Le chagrin est vite apaisé
Mais cependant je veux encore
Et se console d'un baiser
Écouter ce mot que j’adore
Du coeur on guérit la blessure
Votre voix aux sons caressants
Par un serment qui le rassure
2°) Quel est le lien entre l’action faite avec des mots (lorsqu’on dit « Je t’aime ») et
l’action de « faire l’amour » ? Comment parler et faire ont-ils une relation ?
Jean -Luc Marion réfléchit au le lien qui unit « faire l’amour » et « dire ‘'Je t’aime’’». Dans
ce texte, l’auteur dépasse le sens commun de l’expression « faire l’amour » en se
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demandant quel est l’amour qui est fait. Copuler ne se réduit pas à une action sexuelle, à
un ensemble de gestes physiques, puisqu’il s’agit d’une action qui produit « l’amour ».
Quel est « l’amour » qui est fait quand on fait l’amour ? Pour comprendre le lien entre
l’action sexuelle et l’amour, il faut revenir sur une parole tacite qui fonde cette action. Le
philosophe relie faire l’amour au ‘’Je t’aime’’ qui repose sur une promesse, un serment
même tacite (= silencieux et implicite) d’éternité
(‘’Je t’aime’’ signifie
‘'Je t’aimerai
toujours’’). Sans ce ‘’toujours’’ au moins dans l’intention, sans cette possibilité (même s’il
s’agit d’une possibilité déçue), il ne peut y avoir d’amour.
« Au moment d’aimer, l’amant ne peut croire ce qu’il dit et ce qu’il fait, que sous un
certain aspect d’éternité. Ou, à la rigueur, une éternité instantanée, sans promesse de
durer, mais pourtant une éternité d’intention. Il faut à l’amant autant qu’à l’aimé au moins
la possible conviction qu’il aime cette fois à jamais, irréversiblement, une fois pour toutes.
Pour l’amant, faire l’amour implique par définition l’irréversibilité
(comme en
métaphysique l’essence de Dieu implique son existence).
Ce qui se confirme a contrario : dire ‘’Je t’aime’’ pour un instant, provisoirement, signifie
‘’Je ne t’aime pas du tout’’ et n’accomplit qu’une contradiction performative. Faire
l’amour pour un temps équivaut à ne pas faire l’amour, à ne pas faire l’amant.
Certes, je peux bien dire ‘’Je t’aime’’ en doutant clairement de pouvoir (et de vouloir
pouvoir) aimer à jamais, voire avec la quasi-certitude de défaillir sous peu ; mais je ne peux
jamais le dire sans maintenir au moins une infime possibilité (c’est-à-dire une possibilité
tout court) que cette fois-ci, j’aimerai à jamais, une fois pour toutes. Sans cette
possibilité, aussi mince qu’on voudra, non seulement je ne pourrai
psychologiquement m’imaginer faire l’amour, encore moins le faire
effectivement, mais , de droit, je me condamnerai à mentir. Et ce mensonge ne
va pas seulement décevoir autrui (qui peut-être ne se fait guère d’illusion et n’en demande
pas tant) ; il va surtout nous priver l’un et l’autre de faire l’amour. Nous allons
bien baratiner et, si tout va bien (ou mal), copuler, mais nous ne ferons pas
pour autant l’amour. Car aucun de nous n’accomplira la réduction érotique (1), ni
n’atteindra la condition d’amant. La question même de l’amour disparaîtra. Au contraire,
si demeure une possibilité d’éternité aussi ténue qu’on voudra, même la disparition à
terme du ‘’Je t’aime’’ n’abolira pas ce qui fut accompli une fois —nous avons fait l’amour en
amants. Et il restera à jamais que ce fut effectivement une fois une réduction érotique (1),
validée par serment. Le regret, la nostalgie la bienveillance du souvenir tiennent leur
légitimité et leur dignité de ce que j’ai vraiment pu dire (sans peut-être l’accomplir, mais
pourtant vraiment) ‘’je t’aime une fois pour toutes’’. La promesse d’éternité protège même
les amants qui n’ont pas pu la tenir et leur assure une fois pour toutes la condition
d’amants. »
Jean-Luc MARION, Le phénomène érotique, Livre de poche, p.186-187.
Note de vocabulaire sur le texte de J-L Marion :
(1) : La « réduction érotique » est une mise entre parenthèse du monde de la quotidienneté
(=la vie de tous les jours) et des choses qui sont. Le phénomène érotique a cette
particularité d’étrange que seuls ceux qui directement s’y investissent le voient. Pour sentir
l’amour, il faut le vivre. Que se passe-t-il quand on est amoureux ? Le monde utilitaire perd
de son importance, seul l’aimé devient centre de mon monde amoureux. Pourquoi utiliser
le terme « réduction » dans expression « réduction érotique » ? Qu’est-ce qu’on réduit ?
On réduit le monde extérieur qui devient facultatif, en un sens disqualifié. On ne se règle
plus par rapport à lui, mais par rapport à un autre. On fait une réduction de l’espace et du
temps. Le centre de mon monde n’est plus moi-même. Dans la réduction érotique, l’autre
est mon centre.
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Le discours d’un séducteur qui s’imagine qu’il est possible de dissocier les
deux expressions « faire l’amour » sans dire « Je t’aime ». Le « je t’aime » de la
séduction est utilisé comme une arme mensongère pour ne pas vivre un
amour, pour copuler sans faire advenir l’amour, pour forniquer sans faire
l’amour.
SGANARELLE : En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point
votre méthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme vous faites.
DOM JUAN : Quoi ? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend,
qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose
de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une
passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper
les yeux ! Non, non : la constance n'est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont
droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober
aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour moi, la beauté me
ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous
entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à
faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à
chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis
refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande,
si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des
charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une
douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d'une jeune beauté, à voir de jour
en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des
soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied
toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un
honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en
est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est
fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau
ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d'une
conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle
personne, et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de
victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui
puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre; et
comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes
conquêtes amoureuses.
SGANARELLE : Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela
par cœur, et vous parlez tout comme un livre.
Molière, Don Juan, acte I, scène 2.
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La chanson Paroles, Paroles (1973) composée par Matteo Chiosso, Del Re Giancarlo,
interprétée par Dalida en duo avec Alain Delon met en scène un couple qui ne parvient
plus à échanger des paroles d’amour : en italique : les paroles chantées par Alain Delon./
En lettre droite, les réponses chantées par Dalida.
https://www.youtube.com/watch?v=_ifJapuqYiU
L’homme est-il un séducteur démasqué dont les paroles tombent à plat et ne sont plus
crues, ou alors, la femme déçue, désabusée ne parvient-elle plus à croire des paroles
d’amour sincère ? Ces paroles ne parviennent plus à faire advenir l’amour.
C'est étrange, je n'sais pas ce qui m'arrive ce soir
Comme j'aimerais que tu me comprennes
Je te regarde comme pour la première fois
Rien que des mots
Encore des mots toujours des mots, les mêmes mots
Que tu m'écoutes au moins une fois
Je ne sais plus comment te dire
Des mots magiques, des mots tactiques qui sonnent
Rien que des mots
faux
Mais tu es cette belle histoire d'amour que je ne
Tu es mon rêve défendu
cesserai jamais de lire
Oui tellement faux
Des mots faciles, des mots fragiles, c’était trop beau
Mon seul tourment et mon unique espérance
Tu es d'hier et de demain
Rien ne t'arrête quand tu commences
Bien trop beau
Si tu savais comme j'ai envie d'un peu de silence
De toujours ma seule vérité
Tu es pour moi la seule musique qui fait danser les
Mais c'est fini le temps des rêves
étoiles sur les dunes
Les souvenirs se fanent aussi quand on les oublie
Caramels, bonbons et chocolats
Tu es comme le vent qui fait chanter les violons et
Si tu n'existais pas déjà, je t'inventerais
emporte au loin le parfum des roses
Merci pas pour moi,
Caramels, bonbons et chocolats
mais tu peux bien les offrir à une autre
Par moments, je ne te comprends pas
qui aime les étoiles sur les dunes
Merci, pas pour moi
Moi, les mots tendres enrobés de douceur
Mais tu peux bien les offrir à une autre
se posent sur ma bouche mais jamais sur mon cœur
qui aime le vent et le parfum des roses
Encore un mot, juste une parole
Moi, les mots tendres enrobés de douceur
Paroles, paroles, paroles
se posent sur ma bouche mais jamais sur mon cœur
Ecoute-moi
Une parole encore
Paroles, paroles, paroles
Paroles, paroles, paroles
Je t'en prie
Ecoute-moi
Paroles, paroles, paroles
Paroles, paroles, paroles
Je te jure
Je t'en prie
Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles
Paroles, paroles, paroles
et encore des paroles que tu sèmes au vent
Je te jure
Que tu es belle
Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles
Paroles, paroles et paroles
et encore des paroles que tu sèmes au vent
Que tu es belle
Voilà mon destin te parler, te parler comme la
Paroles, paroles et paroles
première fois.
Que tu es belle
Encore des mots toujours des mots, les mêmes mots
Paroles, paroles et paroles
Que tu es belle
Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles
et encore des paroles, que tu sèmes au vent.